Les Dossiers Illuminati : l'éphéméralisation

Une lecture par Robert Anton Wilson

Robert Anton Wilson

S’il y a une proposition qui gagne actuellement l’assentiment de presque tout le monde, c’est que nous avons besoin de plus d’emplois. “Un remède au chômage” est promis, ou sincèrement cherché, par tous les intellectuels “poids lourds”, de Jimmy Carter au Parti communiste américain, de la tête du département d’économie de l’université locale à Ronald Reagan, en passant par les Birchers et la Nouvelle Gauche.

Je tiens à contester cette idée. Je ne pense pas qu’il existe ou qu’il puisse encore jamais y avoir, un remède au chômage. Je fais la proposition que le chômage n’est pas une maladie, mais la conséquence naturelle du fonctionnement sain d’une société technologique de pointe.

La direction inévitable de toute technologie, et de toute espèce rationnelle telle que l’Homo sapiens, tend vers ce que Buckminster Fuller appelle l’éphéméralisation, ou pour le dire simplement: “faire-plus-avec-moins”. Par exemple, un ordinateur moderne fait plus (traite plus d’informations et de données) avec moins de matériel que les proto-ordinateurs des années 40 et 50. Un travailleur moderne avec un scanneur fait plus en une journée qu’un millier de moines du Moyen Age recopiant minutieusement des parchemins pendant un siècle entier. La fission atomique fait plus avec un centimètre cube de matière que tous les ingénieurs du 19ème siècle pourraient faire avec un million de tonnes de matière, et la fusion fait même encore mieux.

Le chômage n’est pas une maladie, de sorte qu’on n’a pas besoin d’en « guérir ».

Cette tendance à faire plus-avec-moins (ou “éphéméralisation”) est basé sur deux facteurs principaux, à savoir :

1. L’incrément-par-l’association, un terme inventé par l’ingénieur C.H. Douglas, signifie tout simplement que lorsque nous combinons nos efforts nous pouvons faire plus que la somme de ce que chacun de nous pouvait faire séparément. Cinq personnes agissant en synergie, ensemble, peuvent soulever une petite voiture moderne, mais si chacun des cinq essaie séparément, la voiture ne bouge pas. Comme la société a évolué à partir de petites bandes, à de grandes tribus, aux fédérations de tribus, aux cités-États, aux nations, à des alliances multinationales, l’incrément-par-l’association a augmenté de façon exponentielle. Une bande de chasseurs de l’âge de pierre ne pouvait pas construire le Parthénon, une cité-état de la Renaissance ne pouvait pas mettre Neil Armstrong sur la Lune. Lorsque l’incrément-par-l’association prend de l’ampleur, par le biais d’unités sociétales toujours plus larges, faire-plus-avec-moins devient de plus en plus possible.

2. La connaissance en elle-même augmente de façon inhérente. Chaque découverte “suggère” de nouvelles découvertes; toute innovation provoque de nouvelles innovations. Ceci peut être concrètement constaté, dans les dossiers de l’office américain des brevets, où vous trouverez plus de brevets accordés chaque année que l’année précédente, dans une courbe ascendante qui semble être dirigée vers l’infini. Si l’inventeur “Alfred” peut réaliser une Machine constituée de 20 éléments en mouvement, l’inventeur “Benoît” passera par là et fabriquera une Machine composée de 10 pièces en mouvement. Si la technologie de 1900 peut obtenir 100 ergs sur un prototype, la technologie de 1950 peut obtenir 1000 ergs avec un meilleur prototype. Encore une fois, la tendance va toujours vers l’éphéméralisation.*

Le chômage est directement causé par cette capacité technologique du “faire-plus-avec-moins”. Des milliers de moines se sont techniquement retrouvés chômeurs grâce à Gutenberg. Des milliers de forgerons se sont techniquement retrouvés chômeurs grâce à la Ford Modèle T. Chaque dispositif, chaque invention qui fait-plus-avec-moins rend par conséquent le labeur humain d’autant moins nécessaire.

Aristote a dit que l’esclavage ne pourrait être supprimé que lorsque des machines auront été construites qui pourraient agir par elles-mêmes. Travailler pour un salaire, l’équivalent moderne de l’esclavage - très justement appelé « esclavage salarié » par la critique sociale - est justement en train d’être aboli par de telles machines. En fait, Norbert Wiener, l’un des créateurs de la cybernétique, avait prévu cela dès 1947 et avait prévenu que nous aurions un chômage massif une fois que la révolution informatique serait vraiment en marche.

On peut soutenir l’argument, et je dirais que je le soutiens, que la seule raison pour laquelle la prédiction de Wiener n’a pas encore été complètement réalisée - bien que nous ayons de plus en plus de chômage - c’est que les grands syndicats, les corporations et le gouvernement ont tous accepté tacitement de ralentir les progrès de la cybernétique, de traîner des pieds et de gérer l’économie à grands coups de freins. C’est parce qu’ils ont tous, depuis toujours, considéré le chômage comme une “maladie” et ne peuvent pas imaginer un «remède contre le chômage total» que la cybernétisation complète finira par créer.

Supposons un instant, que nous mettions au défi cette tournure d’esprit calviniste. Considérons le travail salarié - comme le considèrent, en fait, la plupart des gens - comme une malédiction, un frein, une nuisance, un obstacle qui se dresse entre nous et ce que nous voulons vraiment faire. Dans ce cas, votre travail est la maladie et le chômage est le remède.

“Mais sans travailler pour un salaire, nous allons tous mourir de faim !?! N’est-ce pas ?”

Pas du tout. Beaucoup de penseurs sociaux extrèmement prévoyants ont proposé des plans intelligents et plausibles pour s’adapter à une société de la hausse du chômage. Voici quelques exemples.

1. Le dividende national. Cela a été inventé par l’ingénieur C.H. Douglas, a été reconstitué avec quelques modifications par le poète Ezra Pound et l’ingénieur Buckminster Fuller. L’idée de base (bien que Douglas, Pound, et Fuller diffèrent sur les détails) est que chaque citoyen doit être déclaré actionnaire dans la nation, et devrait recevoir des dividendes sur le produit national brut pour l’année. Les estimations diffèrent quant à combien ce serait pour chaque citoyen, mais au niveau actuel du PNB, il est prudent de dire que la part vaudrait plusieurs fois autant, par an, que ce qu’un prestataire d’aide sociale reçoit - au moins cinq fois plus.

Les critiques se plaignent que ce serait inflationniste. Les partisans de la réponse par le dividende national que ce ne serait inflationniste que si les dividendes distribués dépassaient le PNB, et ils proposent que les dividendes émis soient égaux au PNB.

2. Le revenu annuel garanti. Cela a été inventé par l’économiste Robert Theobald et d’autres. Le gouvernement se contente de mettre en place un niveau de revenu au-dessus du seuil de pauvreté et de garantir qu’aucun citoyen ne recevra moins, si votre salaire baisse en dessous de ce niveau, ou que vous n’avez plus de salaire, le gouvernement verse la différence.

Ce plan aurait certainement moins coûté au gouvernement que le système de protection sociale actuel, avec toutes ses formalités administratives et ses redondances: un point à considérer pour les conservateurs qui se plaignent toujours du coût élevé du bien-être. Cela permettrait également d’épargner aux bénéficiaires l’humiliation, la dégradation et la déshumanisation intégré dans le système de protection social présent: un point que les libéraux devraient considérer. Un système qui revient moins cher que le système actuel et qui se révèle moins avilissant pour les démunis, ne devrait soulever d’objection chez quiconque, hormis les sadiques indécrottables évidemment.

3. L’impôt sur le revenu négatif. Ce fut d’abord conçu par le prix Nobel d’économie Milton Friedman et c’est une variante moins radicale que les idées ci-dessus. L’impôt négatif permettrait d’établir un revenu minimum pour chaque citoyen; toute personne dont les revenus sont en dessous de ce niveau devrait recevoir le montant nécessaire pour les amener à cette norme. Friedman, qui est parfois désigné comme un conservateur, mais il préfère lui-même le titre de libertaire, souligne que cela coûterait au «gouvernement» (à savoir les contribuables) beaucoup moins que le système d’allocations présent, comme le revenu annuel garanti de Theobald. Cela permettrait également de renoncer à l’humiliation associée avec la «charité gouvernementale», car lorsque vous encaisseriez un chèque de l’IRS, personne (pas même votre banquier) ne saurait si c’était un revenu supplémentaire en raison de la pauvreté ou un remboursement en raison d’un trop-perçu des impôts pour la dernière année.

4. L’économie RICH (Rising Income through Cybernetic Homeostasis). Cela a été mis au point par l’inventeur L. Benner Wayne (co-auteur avec Timothy Leary de “Terra II”) en collaboration avec l’auteur du présent texte. C’est un programme en quatre étapes pour réorganiser la société en fonction de son avenir cybernétique et de l’âge de la conquête spatiale, qui font rapidement leur apparition. RICH, c’est l’augmentation du revenu par le biais de l’homéostasie Cybernétique.

Le stade I est de reconnaître que la cybernétique et le chômage massif sont inévitables, et de les encourager. Cela peut être fait en offrant une récompense de 100.000 dollars à tout travailleur qui peut concevoir une machine qui sera à même de le ou la remplacer, et tous les autres font la même recherche. En d’autres termes, au lieu d’être entraînés dans l’ère cybernétique à notre corps défendant, il faut foncer courageusement, en ce qui concerne l’objectif utopique d’une société délaborisée que l’humanité a toujours cherché.

La deuxième étape est d’établir, soit l’impôt négatif ou le revenu annuel garanti, de sorte que le chômage massif provoqué par la phase I ne jettera pas des hordes de gens dans la dégradation du système d’assistanat présent.

Le stade III vise peu à peu, à titre expérimental, à augmenter le revenu annuel garanti vers le niveau du dividende national proposé par Douglas, Bucky Fuller, et Ezra Pound, ce qui donnerait à chaque citoyen le niveau de vie approximatif de la classe moyenne confortable. Peu à peu parce que cela permettra de pacifier les économistes conservateurs qui prétendent que le dividende national est «inflationnistes» ou provoquerait pratiquement la démolition des activités bancaires en abaissant le taux d’intérêt vers un chiffre proche de zéro. Il est de notre revendication que cela ne se produira pas tant que le total des dividendes distribués à la population sera égal au produit national brut. mais puisqu’il s’agit d’une idée révolutionnaire et controversée, il serait prudent d’accroître progressivement le revenu minimum de peut-être 5 pour cent par an pour les dix premières années. Et, après la cybernétisation massive causée par la phase I qui aura produit une surabondance de biens de consommation, à titre expérimental, de le porter plus loin et plus vite vers le niveau d’un vrai dividende national.

Le stage IV est un investissement massif dans l’éducation des adultes, pour deux raisons. (1) Les gens ne peuvent passer qu’un certain temps à se saoûler, baiser et fumer des joints en regardant la télévision, après quoi, ils s’ennuient ! C’est probablement la principale objection psychologique à la société sans travail, et la réponse à cette question est d’éduquer les gens pour occuper des fonctions plus cérébrales que de se saoûler, baiser et fumer des joints en regardant la télévision ou les emplois stupides et laborieux auxquels on les occupe actuellement. (2) Il y a des défis et des possibilités immenses auxquels nous serons confrontés dans les trois ou quatre prochaines décennies, dont les plus notables sont celles mises en évidence dans le slogan “SMI2LE” de Tim Leary — Space Migration, Intelligence Increase, Life Extension - soit: Migration vers l’Espace, Augmentation de l’Intelligence, Prolongation de la Vie. L’humanité est sur le point d’entrer dans une relation entièrement nouvelle de l’évolution dans l’espace, le temps et la conscience. Nous ne serons plus limités à une seule planète, pour une brève durée de vie inférieure à un siècle et les processus mentaux stéréotypés et robotiques par lesquels la plupart des gens régissent leur vie actuellement. Tout le monde mérite une chance, s’il le souhaite, de participer au saut évolutionnaire vers ce que Leary appelle «plus d’espace, plus de temps, et plus d’intelligence pour profiter de l’espace et du temps… ».

Ce que je propose, en bref, c’est que l’éthique du travail (trouver un Maître qui vous engage pour un salaire, ou bien vivre dans la misère) est désormais obsolète. Une esthétique du travail doit s’imposer pour remplacer ce vieux syndrome de l’âge de pierre qu’est l’esclavage, la paysannerie, le servage, le prolétariat, le salariat - le travail de l’humain-machine qui n’est pas entièrement une personne, mais, comme le disait Marx, “un outil, un automate.” Libéré du rôle de “chose”, de “robot”, les gens vont apprendre à devenir des personnes pleinement développées, dans le sens du Mouvement pour le Potentiel Humain. Ils ne vont pas chercher du travail par nécessité économique, mais par nécessité psychologique - comme un débouché pour leur potentiel créatif.

(« Potentiel créatif » n’est pas un panchreston. Il fait référence aux facultés innées du lecteur à jouer, à bricoler, à explorer et à expérimenter, représentées par chaque enfant avant que ses processus mentaux ne soient rabougris par l’éducation autoritaire et les comportements robotisés acquis, conditionnés par les salaires).

Comme Bucky Fuller l’a dit, la première pensée des gens, une fois qu’ils seront délivrés de l’esclavage salarié, sera, « Qu’est-ce qui m’intéressait vraiment quand j’étais gosse, avant qu’on me dise que je devais gagner ma vie ? ». La réponse à cette question, en provenance des millions et des milliards de personnes libérées de la mécanique laborieuse, fera ressembler la Renaissance à une exposition des travaux scientifiques des élèves de votre lycée local ou encore une exhibition artistique populaire dans Greenwich Village.

* Je ne peux pas développer plus avant sur ce point ici. Ceux qui veulent davantage de preuves du phénomène “faire-plus-avec-moins” devraient consulter “Operating Manual for Spaceship Earth” de Buckminster Fuller et “Manhood of Humanity” par Alfred Korzybski.




Accueil » Articles » Les Dossiers Illuminati : l'éphéméralisation