Oh Mon Dieu, ils l'ont tué !

Publié sur le blog « Rigorous Intuition » le 03 Février 2005


The streets are filled with vipers who’ve lost all ray of hope You know it ain’t even safe no more in the palace of the Pope
—Bob Dylan

Luciani Albini
Luciani Albini : le pape Jean-Paul 1er


Tout est-il une conspiration ? Non. Juste les trucs importants.
Puisqu’il y a beaucoup de spéculations ces jours-ci sur celui qui succédera à Jean-Paul II, il semble que ce soit le bon moment pour rappeler les circonstances de la dernière succession pontificale. Parce que Luciani Albini, le pape Jean-Paul Ier, a presque certainement été assassiné, par un réseau international de fascistes et de blanchisseurs d’argent, entretenant des liens avec des éléments d’extrême droite au sein des instances militaires et du renseignement. (Et n’est-il pas simplement stupéfiant de constater encore une fois cette convergence?)
Il n’a servi que 33 jours;
Qu’a-t-il bien pu faire en si peu de temps pour mériter la mort ?
Quel genre de pape devenait-il ?
À la deuxième question, il y a l’ébauche d’une réponse dans ce passage du livre de David Yallop: « In God’s Name».

« Le 28 août, le début de sa révolution papale fut annoncé. Elle prit la forme d’une déclaration du Vatican selon laquelle il n’y aurait pas de couronnement, que le nouveau pape refuserait d’être couronné. Il n’y aurait pas de sedia gesatoria, la chaise utilisée pour porter le pape, aucune tiare incrustée d’émeraudes, de rubis, de saphirs et de diamants. Pas de plumes d’autruche, pas de cérémonie qui durerait six heures … Luciani, qui n’a jamais utilisé le royal «nous», était déterminé à remplacer la papauté royale et ses appendices de grandeur mondaine par une Eglise qui ressemblerait mieux aux souhaits de son fondateur. Le «couronnement» devint une simple messe. Le spectacle d’un pontife porté dans une chaise … fut supplanté par la vue d’un pasteur suprême qui montait tranquillement les marches vers l’autel. Avec ce geste Luciani abolit mille ans d’histoire … L’ère de l’ Église pauvre et humble avait officiellement commencé. »

Ce seul fait aurait suffi à rendre l’élite du pouvoir du Vatican nerveuse, mais sûrement pas suffisament pour chercher la mort du pape. Même son intérêt exprimé à reconsidérer la position de l’Église sur le contrôle des naissances n’aurait suffi à cela. Ce qui suffisait, c’était son intention de retourner les tables de la corruption au Vatican et de le purger de la Loge P2.

C’est une de ces choses qui font qu’être un « théoricien de la conspiration » semble tout à fait superflu. Essayez simplement d’imaginer P2: une élite, ultra-secrète, néo-fasciste, une cabale maçonnique, impliquée dans le blanchiment d’argent, l’assassinat et le terrorisme sous faux drapeau (la “Stratégie de la tension”, pour discréditer le Parti communiste italien, par exemple l’ingénierie de l’enlèvement et du meurtre d’Aldo Moro ainsi que l’attentat de la gare de Bologne). P2 comptait parmi ses membres le futur président italien Silvio Berlusconi, ainsi que des membres honoraires réputés comme Henry Kissinger, George HW Bush et l’archi-néo-conservateur Michael Ledeen.

J’ai mentionné P2 en août dernier, en ce qui concerne la longue histoire de Ledeen avec l’extrême-droite et le gratin du renseignement militaire italiens au sujet de la mystification du «gâteau jaune» du Niger. [Pour en savoir plus sur les connections de P2 avec les renseignements américains et “Octopus”, consultez les excellents articles de David Guyatt, « Opération Gladio », « Holy Smoke and Mirrors » et « The Money Fountain »).

Licio Gelli était le grand maître de la loge P2, et ne peut même pas être désigné comme néo-fasciste. Il était de la vieille école: un membre de la brigade des chemises noires italiennes qui avait combattu pour Franco dans la guerre civile espagnole. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il avait espionné des partisans dans son Italie natale pour le compte des nazis, et ainsi obtenu le rang SS d’Oberleutenant. Ce même Gelli était un invité d’honneur de George HW Bush après l’inauguration de 1980, et il y a des preuves que Gelli et la loge P2 ont joué un rôle dans la « surprise d’octobre »; Ainsi que l’assassinat du Premier ministre suédois Olof Palme sur les ordres de Gelli parce qu’il avait refusé de couvrir un transfert secret de fonds et d’armes. Dans son livre « October Surprise », Barbara Honegger écrit qu’un informateur issu de la loge P2 lui affirma qu’avant le décès du Premier ministre suédois, Gelli envoya un message à l’ancien conseiller du Comité national républicain (et aussi membre honoraire allégué de la loge P2) Philip Guarino, lui assurant que “l’arbre suédois serait abattu” et de “transmettre à notre bon ami Bush.”

Votre tête n’a pas encore explosé ? Il y a plus. Le nom de code de George HW Bush pour la « surprise d’octobre » était “The White Rose” (La Rose Blanche), qui était aussi le nom d’un groupe d’exilés cubains d’extrême droite avec lequel Bush et la CIA s’étaient impliqués au moment de l’affaire du débarquement cubain de « la baie des Cochons» Honneger rapporte que lorsque la police italienne a découvert la cellule de contrôle P2 responsable du terrorisme en Italie, ils ont appris que son nom de code était « La Rose des Vingt ».

Gelli semble avoir eu une faiblesse pour cette fleur.

Et peut-être que ceci n’a aucune signification, ou peut-être qu’il a voulu leur faire connaître qu’il savait tout ce qu’il avait besoin de comprendre. Mais lorsqu’en 1988, à l’occasion du 25e anniversaire du meurtre de John F. Kennedy, Ted Kennedy a marqué l’occasion à Runnymede, il l’a fait en plaçant au pied du monument commémoratif de son frère, une simple et unique rose blanche.

Le réseau de Gelli était en partie financé par le rachat de certaines banques puis le détournement de fonds qui en provenaient, grâce aux frères P2 Michele Sindona et Roberto Calvi. Le mafioso Sindona, en 1968, était devenu un conseiller financier du pape Paul VI; Calvi dirigeait la « Banco Ambrosiano »; Et un autre membre de la loge P2, l’évêque américain Paul « le banquier de Dieu » Marcinkus, qu’on connaissait aussi sous le surnom « le Gorille », dirigeait la Banque du Vatican. Pendant un moment, ce fut une opération qui se joua sur du velours.

Frères de la loge P2
Dans le sens des aiguilles d’une montre, en partant du haut à droite: Calvi, Marcinkus, Sindona et Gelli.


En tant que cardinal de Venise, Albini avait fermé les yeux sur les activités de ces banquiers. En tant que pape, il pourrait enfin faire quelque chose à leur encontre. Le plus révélateur, ce fut lorsqu’il entra en possession de la liste secrète des francs-maçons au Vatican. Pour la première fois, il mesura l’étendue de la pénétration de la loge P2 au sein de l’Église.

Yallop encore:

« Si l’information était authentique, cela signifiait que Luciani était littéralement entouré de francs-maçons … Le secrétaire d’État, le cardinal Villot, qui portait le nom maçonnique «Jeanni », inscrit dans la loge 041/3 de Zurich le 6 août 1966. Le ministre des Affaires étrangères, Mgr Agnostino Casaroli. Le cardinal vicaire de Rome, Ugo Poletti. Le Cardinal Baggio. Monseigneur Paul Marcinkus et Monseigneur Donato de Bonis, de la Banque du Vatican. Le Pape déconcerté a lu cette liste qui ressemblait à un Who’s Who de la Cité du Vatican. »

Voici un assez bon résumé de ce qui s’est passé ensuite:

Doté d’une brillante intelligence et affublé d’une naïve intrépidité, Jean-Paul Ier a pénétré au cœur de ce labyrinthe de corruption quelques semaines après son couronnement.

Dans la soirée du 28 septembre 1978, il a fait appeler le Cardinal Villot, le chef de la puissante Curie, à son étude privée pour discuter de certains changements que le Pape proposa de rendre publics le lendemain … Parmi ceux dont la « démission » devait être accepté par le Pontife le lendemain, on comptait le chef de la Banque du Vatican et plusieurs membres de la Curie qui avaient été impliqués dans les activités de Sindona et de la loge P2, ainsi que Villot lui-même. En outre, Villot fut informé que Jean-Paul Ier annoncerait également des plans pour une réunion le 24 octobre avec une délégation américaine pour discuter d’un réexamen de la position de l’Église sur le contrôle des naissances.

Quand le Pape Jean Paul Ier regagna sa chambre dans la soirée du 28 septembre, agrippant les papiers qui exposeraient les transactions financières du Vatican avec la mafia et purgeraient la Curie des responsables, un certain nombre d’individus très impitoyables avaient un grand intérêt à veiller à ce qu’il ne se réveille jamais pour émettre ces directives.

Quand la gouvernante du pape frappa à sa porte à 4h30, elle n’entendit aucune réponse. Laissant une tasse de café, elle revint quinze minutes plus tard pour constater que le pape ne paraissait toujours pas être réveillé. Elle entra dans la chambre à coucher et paniqua quand elle vit le pape, figé sur son lit, tenant toujours des papiers de la veille, le visage crispé d’une grimace. Sur la table de nuit à côté de lui, un flacon d’Effortil, un médicament pour sa tension artérielle basse. La gouvernante partit immédiatement informer le cardinal Villot, dont la première réponse à la nouvelle fut de convoquer les pompiers papistes avant même de vérifier la mort par lui-même ou d’appeler le médecin du Vatican afin d’examiner le corps. Villot arriva dans la chambre du Pape à 5 heures et rassembla les papiers essentiels, le flacon d’Effortil et plusieurs objets personnels souillés de vomissements. Aucun de ces articles ne fut jamais revu. Bien que le Vatican ait affirmé que son médecin de maison avait déterminé que la cause de la mort était un infarctus du myocarde, à ce jour aucun certificat de décès pour le Pape Jean Paul I n’a été rendu public. Bien que la loi italienne exige une période d’attente d’au moins 24 heures avant qu’un corps puisse être embaumé, le cardinal Villot fit préparer le corps d’Albino Luciani dans les 12 heures suivant sa mort. Bien que le Vatican ait refusé d’autoriser une autopsie sur la base d’une prétendue interdiction du droit canonique, la presse italienne a vérifié qu’une autopsie avait effectivement été pratiquée sur l’un des prédécesseurs du Pape, Pie VIII. Bien que la procédure classique d’embaumement d’un corps exige que le sang soit d’abord drainé et que certains organes internes soient prélevés, ni le sang ni les tissus n’ont été retiré du cadavre, Par conséquent, rien n’a été fait pour analyser la présence de poison…

Il y a une vieille chanson de Kris Kristofferson, intitulée « Ils l’ont tué ». Je l’ai découverte sur une pochette de Bob Dylan, presque certainement son album le plus faible, « Knocked Out Loaded ». Pour être honnête, c’est assez moche. (Si vous ne l’avez pas entendu, tout ce que vous devez savoir c’est qu’il a un choeur d’enfants.) Et pourtant, elle me colle le frisson.

Un passage:

Un autre homme d’Atlanta, du nom de Martin Luther King,
Il a secoué la terre comme le tonnerre,
Il a fait retentir aujourd’hui les cloches de la liberté
Avec un rêve de beauté qu’ils ne pouvaient pas brûler
Juste un autre saint homme qui osait se lever :
Mon Dieu, ils l’ont tué! »

Mon but ici n’a pas été de raconter l’affaire de l’assassinat. Mon point de vue, je suppose, c’est simplement mon exaspération, juste ça : « Mon Dieu - ils l’ont tué, lui aussi ! »

Ce genre de choses peut vous conduire au désespoir. S’ils peuvent frapper le pape et s’en tirer, quel espoir nous reste-t-il ? Je ne trouve pas consolant de savoir de quoi ils sont capables; Qu’ils sont, comme ce que Dylan a chanté dans une autre chanson, « Unis et déterminés à détruire tous les gentils. » Ce n’est pas une question de justice. Il s’agit d’être prévenu, et d’être prêt.

Et ces jours-ci, c’est presque aussi important que la justice. Mais c’est une sorte de consolation de se rappeler que ces gens sont faits de chair, tout comme nous. Gelli est toujours en vie, mais depuis son extradition depuis la France en 1998, il purge une peine de 12 ans (assigné à résidence) pour son rôle dans l’affaire de la « Banco Ambrosiano ». Marcinkus a reçu l’immunité du Vatican eut égard au Pape Jean-Paul II, quand il est apparu que les autorités italiennes avaient l’intention de le poursuivre pour sa gestion criminelle de la Banque du Vatican. Il a finalement quitté Rome pour Sun City, en Arizona. (Un aperçu fascinant de Marcinkus aujourd’hui, ici.) Sindona est mort en prison en buvant un café empoisonné, peut-être le même que celui qui fut administré au pape. Calvi, après avoir joué le rôle qui lui avait été assigné, rencontra un destin particulièrement maçonnique, pendu à une corde sous le pont de Blackfriar à Londres, les mains liées derrière le dos et 12 livres de briques farcies dans ses poches. (Naturellement, on prétendit au début qu’il s’agissait d’ un « suicide »).

Calvi “suicidé”
Calvi “suicidé”


(pour les anglophones, une lecture complémentaire - “The Vatican at War: From Blackfriars Bridge to Buenos Aires” de Philip Willan. Pour ceux qui voudraient creuser un peu cette affaire.)

Notre avantage c’est qu’il existe plus de gens “comme Nous” que de gens “comme eux”.

Notre désavantage c’est que beaucoup de gens parmi nous refusent encore simplement de penser qu’il puisse exister des gens “comme eux”.

Addendum :

EN ITALIE, le membre du Cercle Opusien Giulio Andreotti fut l’un des principaux protagonistes oeuvrant dans les coulisses de la fin des années 1950 jusqu’au début des années 1990. Il a débuté sa carrière sous le patronnage d’Alcide de Gasperi, ardent soutien du projet Paneuropa, l’un des premiers constructeurs de l’union Européenne et probablement quelqu’un qui a été recruté dans “le Cercle”.
Les déclarations de Roberto Calvi que Andreotti était la vraie tête pensante de la loge P2, avec Francesco Cosentino et Umberto Ortolani juste au-dessous de lui, sont entièrement possibles.
Bien que Licio Gelli, surnommé «le marionnettiste italien» pour avoir dirigé la loge P2, était un membre des Chevaliers de Malte, comme Andreotti et Ortolani, Gelli n’avait pas la stature d’un véritable dirigeant.
Les autres “maîtres-marionnettistes” étaient Henry Kissinger, membre du “Cercle”, le responsable de l’OTAN Alexander Haig, et Ted Shackley, le détraqué de la CIA.
Frank Gigliotti, franc-maçon de haut-rang aux États-Unis et ancien agent de l’OSS, était l’un des instructeurs immédiats de Gelli. De nombreuses accusations portent contre Andreotti pour avoir travaillé avec la mafia (et la CIA) afin de maintenir son Parti Chrétien Démocrate au pouvoir. Il y a également une accusation portant sur le fait qu’il aurait personnellement ordonné un assassinat pour empêcher certaines informations compromettantes de fuiter. Andreotti fut le premier à reconnaître l’existence d’un réseau armé européen “Stay Behind”, nommé Gladio en Italie.

« le secret politico-militaire le mieux gardé et le plus préjudiciable depuis la Seconde Guerre Mondiale »
En avril 2000, il a plaidé coupable à des accusations d’extorsion fédérale, de fraude postale et d’évasion fiscale et a été condamné à 46 mois de prison par le juge fédéral américain Gustave Diamond, qui a déclaré que ” Gigliotti traitait son pouvoir politique et son influence comme une marchandise à vendre pour son profit personnel, ce qu’il a fait sans retenue ni regret “.
Dans les années 1960 et 1970, Shackley fut accusé d’avoir organisé la contrebande d’héroïne dans le Triangle d’Or parmi beaucoup d’autres choses…
Considéré comme un faucon, il est notamment à l’origine de la lutte des Contras au Nicaragua et de groupes paramilitaires au Salvador. Il diffuse à l’ONU des photographies retouchées afin de présenter comme des massacres sandinistes ce qui était en réalité des cadavres brulés par la Croix-Rouge.
De passage à Paris le 28 mai 2001, il reçoit la visite au Ritz de la brigade criminelle qui lui remet une convocation. Invité à comparaître au palais de justice comme témoin dans l’affaire de la disparition de cinq Français au Chili, Henry Kissinger quitte la France le lendemain. Plusieurs centaines de milliers de morts lui sont imputables à travers le monde…
Impliqué dans de nombreux scandales en Italie des années 1970 aux années 1990 : Tangentopoli (qui mène à l’opération anti-corruption “Mains Propres”) ; Gladio (les réseaux fascistes stay-behind de l’Otan) ; le scandale de la Banco Ambrosiano et l’assassinat du directeur, Roberto Calvi ; le meurtre du président du Conseil italien Aldo Moro en 1978 ; l’attentat de la piazza Fontana (1969) ; l’attentat de la gare de Bologne (1980), et enfin une tentative de sécession de la Sicile par la mafia avec l’aide de la Libye
Il est suspecté en 1982 d’être à l’origine de la dette de 1,3 milliard de dollars dans les caisses de Banco Ambrosiano.
Soupçonné d’avoir entretenu des liens avec la mafia, d’avoir été impliqué dans plusieurs assassinats, il a été président du conseil européen…



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